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    Lieux magiques et mystérieux

     

    Titre : Un bois résistant qui parfois se rompt

    Circonstances d'écriture : Nouvelle écrite pour un appel à textes, sur le thème des personnages vulnérables en SFFF.

    Personnages apparaissant : Ebène, Xierig, Vera (contrairement à mes autres personnages, ils sont originaires de cette nouvelle, et pas tirés d'un autre de mes projets)

    Année d'écriture : 2016

     

    Précisions supplémentaires : J'ai mis près de cinq mois à écrire cette nouvelle, la réécrire (trois versions !)... Finalement, pour cause de HS, les chances d'Un bois résistant d'être retenu pour son appel à textes sont quasiment nulles, et je ne peux opérer les changements nécessaires à cause de la limitation en signes (60 000 signes paximum, la version actuelle en fait 59 994...). On dit que le parcours réalisé est plus important que le résultat obtenu, hum ? Ecrire Un bois résistant fut une bonne expérience malgré tout, c'est la première fois que je me suis essayée à écrire de la dark fantasy et le personnage d'Ebène me travaillait depuis un moment, j'avais très envie de le développer. Une partie de moi espère encore qu'Un bois résistant sera retenu pour l'AT, même si ses chances sont plus que minimes...

    Cette nouvelle se divise en deux parties plus ou moins égales, mais sache d'ores et déjà qu'elle est très longue. Elle me fait 18 pages A4 en format Word. Je te conseille des pauses régulières pour ménager tes yeux et ton moral.

     

     

    PARTIE 1 ; EBENE

     

    CHAPITRE 1

     

    Il était parti à l’aube.

    Il s’était levé sans un bruit, avec toute son habileté de guerrier, emportant son bagage préparé la veille. Ebène l’avait entendu discuter à voix basse avec leur domestique dans la salle à manger. Des promesses, des instructions à propos d’Ebène. Les dernières recommandations, puis étaient venus les adieux, la porte se claquant et les sabots de son étalon dans la cour.

    Ebène était restée seule, dans la semi-pénombre du jour qui se levait. Elle avait ruminé sa tristesse, sa rancœur, sa conversation de la veille avec un Xierig plus distant que jamais. Elle avait peu dormi cette nuit : tournant résolument le dos à son compagnon, elle avait laissé une idée folle cheminer dans sa tête. Une idée aventureuse, une idée dangereuse, qu’elle avait développé presque malgré elle dans le secret de son esprit. Elle avait nourri cette idée de toute l’impuissance et de l’injustice qui rongeaient son cœur.

    Alors que l’aube se levait, que Xierig était parti, Ebène referma l’œil et récapitula mentalement les étapes de son plan vengeur.

     

    A peine debout, avant que la bonne arrive, elle s’empara d’une large besace dans leur armoire et y casa des vêtements. Dans la salle d’eau, elle récupéra tous ses baumes, ses onguents. Ils prenaient une place considérable, mais ainsi, elle était certaine d’en avoir suffisamment pour son périple.

    Elle jeta un coup d’œil rapide, évasif, dans le miroir mural, ajusta son bonnet de laine.

    Depuis un an et demi, Ebène fuyait son reflet comme la peste.

    Vêtue d’habits masculins et équipée de sa canne de bois noir, elle sortit dans le couloir et tendit l’oreille, alerte : nul bruit dans la maison. La domestique devait être dans le jardin, à s’occuper du potager ; ainsi faisait-elle tous les matins avant d’aller réveiller ses maîtres. Le départ de  Xierig l’avait mise en retard aujourd’hui.

    Là était la chance d’Ebène.

    Dans la cuisine, elle prit du pain, des fruits, du fromage et deux gourdes à remplir. Une bourse de monnaie dissimulée par leurs soins, en cas de besoin, derrière des livres de recettes. On dirait une adolescente qui fugue. Pathétique. Elle finit de remplir son sac ; presque plus rien ne manquait.

    Elle appela à elle tout son courage et, pour la première fois depuis un an et demi, pénétra dans leur sous-sol.

    Rien n’avait changé dans la salle d’armes. Ils disposaient d’une large vitrine dans laquelle ils rangeaient leurs lames courtes. De larges crochets aux murs supportaient l’arsenal le plus lourd. Ebène balaya la pièce du regard, à la fois émue et torturée. Elle avait été une tout autre femme, du temps où ce spectacle lui était encore familier. Il avait suffi d’une seule aventure avec Xierig pour que d’héroïne estimée elle devienne…

    Ebène pinça les lèvres, durcit son cœur, et chassa de ses pensées les tristes réminiscences. Le temps n’était pas aux souvenirs ; elle les niait férocement depuis un an et demi. Ebène était une guerrière dans l’âme et ne laissait jamais place aux regrets.

    Elle peina quelque peu à ouvrir la vitrine : déposant sa canne à terre, elle maintint le battant d’une épaule pour saisir une miséricorde à deux quillons. Elle en glissa le fourreau à sa ceinture, savoura la sensation légère de la lame courte contre sa jambe ; c’était une arme légère, mais rien d’autre ne conviendrait à ce qu’elle comptait accomplir.

    Or, quittant la salle, elle se retrouva face à la porte, et face à l’arc qui se trouvait suspendu juste au-dessus. Il était taillé dans un bois sombre et verni, sculpté sur sa poignée, et ses branches colorées de bleu et de vert.

    Sa vue fut violente pour Ebène. Elle aimait cet arc de l’amour secret qu’a un guerrier pour son arme de prédilection : il avait été un prolongement indispensable de ses bras dans des moments cruciaux de son existence.

    Elle baissa résolument le regard et sortit de la salle d’armes. Plus jamais elle ne serait capable de se servir d’un arc.

     

     

    CHAPITRE 2

     

    Ebène avait décroché, dans le hall d’entrée, une cape longue à capuche très profonde, qu’elle portait dès qu’elle s’aventurait à l’extérieur. Le vêtement masquait fort bien sa silhouette et ses traits : il était impossible de la reconnaître, et en quelque sorte cela la rassurait. Elle troqua son bonnet pour une cagoule épaisse. L’unique ouverture due l’accessoire ne dévoilait d’elle que son œil droit, un œil d’un vert d’eau bordé de cils épais et recourbés. Un œil divinement beau, qui par les temps passés avait joué avec beaucoup de cœurs. Par-dessus la cagoule, elle prit tout de même garde à rabattre la capuche de sa cape.

    La bonne n’était pas dans la cour. Ebène en profita pour remplir ses gourdes au puits, aux aguets. Si elle était surprise maintenant, il lui serait impossible de quitter la maison. Le connaissant, Xierig avait dû donner pour consigne de ne pas la laisser sortir seule.

    Elle franchit la limite de la cour. Elle fut saisie d’un sentiment fort et puissant : la sensation grisante d’être devenue, en quelques pas, une nomade, une voyageuse, en route à travers le pays vers un noble objectif.

    Elle retrouvait une impression de puissance qui auparavant lui était familière, et la certitude qu’enfin elle revenait sur le devant de la scène. Que celui qui l’avait rendue si vulnérable par le passé s’apprêtait enfin à payer pour son crime.

     

    La demeure d’Ebène et Xierig se trouvait à l’écart de leur village ; il s’agissait d’une maison agréable et cossue qui n’avait qu’une dizaine d’années. Le père de Xierig avait ordonné sa construction pour son fils et sa compagne, et le couple y filait le parfait amour entre deux aventures. Ebène y était demeurée enfermée pendant des mois : en sortir enfin, malgré tout ce que la maison représentait pour elle, ôtait un poids énorme de son cœur.

    C’étaient des guerriers royaux qui étaient venus quérir Xierig, la veille seulement : on demandait son assistance pour une mission dangereuse, l’exécution sans capture d’un des plus importants brigands qui sévissaient dans leur région. On l’avait localisé dans un petit village de l’autre côté de la Picune – une montagne proche et très étendue, mais plutôt basse, comme aplatie par une force céleste. On savait de source sûre qu’il comptait y demeurer une semaine entière, pour des transactions d’armes illicites. Quand Ebène était connue pour son caractère et son endurance, la renommée de Xierig vantait sa ruse et sa force : de là venait sans aucun doute le choix du roi. Le lieutenant s’appelait Vera. C’était le bras droit de l’actuel patron des bandits, tordu et cruel, sadique et rancunier. Ebène avait déjà eu affaire à lui auparavant, et se remémorer leurs antécédents communs lui était particulièrement désagréable.

    Si Xierig s’attaquait à Vera, il ne pouvait décemment pas le faire sans Ebène : c’était bafouer l’honneur de la mercenaire et dédaigner ses souffrances passées.

    La veille au soir, Ebène aurait dû rester cloîtrée dans sa chambre, comme elle le faisait à chaque fois que des étrangers venaient chez eux, et laisser le soin d’accueillir les invités à Xierig. Mais cette fois-ci, la curiosité l’avait emporté sur sa prudence et elle avait écouté à la porte de la salle à manger. En entendant qu’elle ne ferait pas partie de l’aventure, elle avait fait un choix crucial…

    Elle devait relever un défi de taille : parvenir, seule, sur l’autre versant de la montagne, en passant par un col connu des nomades, à deux ou trois jours de marche. Elle devrait voyager à pied, car elle avait vendu sa jument à un marchand spécialisé un an et demi auparavant, quand elle s’était trouvée inapte à chevaucher.

    Leur domicile était situé sur les premières hauteurs de la Picune ; la montagne était large mais guère dure à traverser. Le sentier se mit très vite à monter, quoiqu’en pente douce. Ebène marchait avec lenteur et application, sans se formaliser des autres voyageurs qui la dépassaient. Malgré ses ardeurs, elle était obligée de s’imposer un rythme relativement lent, pour ménager sa mauvaise jambe. Sa claudication naturelle s’accentuait à cause du dénivelé, mais elle s’efforçait d’ignorer les muscles abîmés qui tiraient désagréablement dans ses hanches ; elle était décidée, déterminée. Sa canne martelait le sol à chaque pas avec une motivation renouvelée.

    Il était hors de question qu’elle laissât ses faiblesses la ralentir plus que de raison, voire l’empêcher de parvenir sur l’autre versant de la Picune.

     

     

    CHAPITRE 3

     

    Ce n’était pas la première fois qu’Ebène gravissait la montagne : elle connaissait les passages les plus praticables, les quelques auberges tenues sur le chemin. Elle connaissait des raccourcis aussi, seulement ces derniers étaient, pour la plupart et comme tout raccourci qui se respecte, abrupts et caillouteux, et la dernière fois qu’elle les avait empruntés, Ebène était encore en pleine possession de ses capacités physiques. Les temps avaient changé. Désormais, elle privilégiait les sentiers les plus praticables.

    Quelques oiseaux chantaient déjà sous la clarté du jour. La végétation luxuriante était trempée d’une rosée brillante qui commençait à peine à s’évaporer sous le soleil encore timide. Ebène restait étrangère à la beauté de la nature. Bien cachée sous sa cape, elle se concentrait sur la régularité de ses pas : elle s’efforçait de masquer sa claudication, ou du moins d’en diminuer la gravité – sa canne la désignait déjà comme une infirme – et surveillait les autres voyageurs. Trop exposer son point faible pouvait lui coûter cher.

    A midi passé, elle fut obligée de s’accorder une pause : sa jambe gauche la lançait atrocement et elle mourait de chaud sous sa cagoule. Elle quitta le sentier et chercha patiemment un endroit discret, dissimulé autant que possible aux regards curieux.

    Sous un amas de rochers aux allures de grotte, elle s’assit et ôta sa cape.

    Elle remonta le tissu de son pantalon sur sa mauvaise jambe en grimaçant. Apparurent les stigmates qu’elle haïssait tant : son membre maigre et tordu, sa peau sèche, brune et parcheminée. Jetant des coups d’œil à la ronde, toujours effrayée par la présence éventuelle d’un témoin, elle sortit ses baumes de sa besace, en ouvrit plusieurs, et elle commença à les appliquer sur sa jambe.

    Les mixtures tiédies par le soleil apaisèrent ses douleurs et ses tiraillements. Ensuite elle massa son épaule gauche, si menue ; et toucher cette partie de son corps lui arrachait toujours des frissons de dégoût. Enfin, maussade, elle renfila sa cape pour dissimuler son épaule, rabaissa le tissu de son pantalon, et retira sa cagoule. Puis elle s’empara de ses derniers onguents, les ouvrit, un à un, devant elle. Il y en avait trois.

    Elle appliqua le premier sur son crâne, le deuxième sur sa joue gauche et son front, le troisième sur ce qu’il restait de l’aile gauche de son nez et de ses lèvres.

    Elle était dans l’obligation de se prodiguer elle-même ces soins trois fois par jour, plus si survenaient des douleurs. Elle les avait déjà dédaignés ce matin et elle en avait payé le prix.

    Elle renfila la cagoule dès que les pommades eurent pénétré, rinça ses mains et déjeuna. L’œil clos en mastiquant, fatiguée de sa marche, elle se promit de ne plus ignorer ses gênes, et de faire autant de pauses que nécessaire, sans quoi elle ne tiendrait pas la distance. Xierig et les deux soldats qui l’accompagnaient allaient à cheval, mais voyageant seule elle était avantagée. Arrivées sur les hauteurs, les montures seraient très ralenties par des chemins trop raides. Et moi, comment passerais-je le col si je n’ai pas réussi à les rattraper avant ? Avec ma jambe faible, mes onguents à économiser, et les dangers de la route ? Autant de problèmes qui, au fond, lui importaient peu. Rien ne pourrait la détourner de son but, et de la sombre vengeance qui grondait dans chaque parcelle de son corps meurtri.

     

     

    CHAPITRE 4

     

    Dormir dans une auberge ? C’était bon pour les faibles. Ebène se savait capable de survivre en pleine nature.

    Quand la nuit tomba sur la Picune, que les voyageurs s’en allèrent se sustenter au chaud et que les gazouilleurs diurnes cédèrent la place aux rapaces nyctalopes, Ebène décida de se chercher un endroit où dormir. Elle fit rapidement une douloureuse découverte, un constat qu’elle avait inconsciemment repoussé jusqu’ici : elle ne pouvait plus, comme par le passé, monter dans un arbre pour s’y reposer à l’abri des nuisances. Xierig et elle y étaient habitués, dans leur temps de gloire, pour échapper aux bandits ; c’étaient de fabuleux souvenirs que ces nuits à suspense, qu’ils passaient blottis l’un contre l’autre, dormant à tour de rôle, guettant les ennemis de leurs clients…

    Ebène cala mieux sa besace dans son dos avant de jeter son dévolu sur un chêne à la ramure basse. Dormir au sol serait inconfortable, et trop risqué pour qu’elle s’y résolve sans tenter autre chose auparavant.

    Elle dissimula sa canne au pied de l’arbre, sous une couche de feuillages, puis elle choisit une branche proche du sol. Elle fléchit ses jambes et bondit, concentrée, le bras tendu : elle agrippa la branche du premier coup, bien que sa hanche gauche la tirât violemment. Là était la partie la plus délicate de son entreprise. Elle effectua une lente traction, dans l’objectif de parvenir à faire passer son tronc sur la branche pour retrouver l’équilibre. Elle était costaud sans être massive ; elle avait confiance en ses muscles.

    Seulement, cela faisait un an et demi qu’elle n’avait pas autant éprouvé sa force.

    Son bras ne supporta plus sa charge et elle chuta ; pas de haut certes, mais une explosion de douleur vrilla son bassin. Elle étouffa un cri, à genoux dans l’herbe.

    Elle attendit que la souffrance reflue pour se relever avec lenteur. Elle contempla, impuissante, les hauteurs qui la narguaient. Si elle avait pensé, lors de son départ, à emporter une corde, elle aurait pu escalader ce chêne en toute sécurité. Ebène était clouée au sol par ses gênes physiques, et ce malgré toute son expérience et sa détermination. Elle était partie sur un coup de tête et désormais, cela lui coûtait cher.

    Elle s’assit au pied de l’arbre : hors de question de se rabattre sur une auberge en dépit de son infortune. Elle réitéra, dans la semi-pénombre, son rituel de soin. Puis, alors que les toutes dernières lueurs du jour s’éteignaient, elle tenta de nouveau de monter sur les branches basses.

    Elle s’y essaya longtemps ; assez pour terriblement endolorir son épaule et sa jambe gauche pourtant rafraîchies par ses pommades. Mais on l’aura deviné, plus elle s’acharnait, plus elle s’épuisait à la tâche. Elle finit par abandonner, harassée ; il faisait nuit noire et on n’y voyait goutte. Ravalant des larmes de rage, elle se laissa tomber au pied du chêne. Ses doigts écorchés la démangeaient ; elle se sentait terriblement diminuée.

    Elle se sentait faible.

    Allumer un feu l’aurait condamnée : bien trop de dangers pouvaient rôder alentour. Elle s’enveloppa mieux dans sa cape et ferma l’œil, le fourreau de sa miséricorde serré contre sa poitrine.

     

     

    CHAPITRE 5

     

    Elle s’en souvenait si bien ; c’était il y avait un an et demi.

    Elle et Xierig rentraient d’une mission, durant laquelle ils avaient été chargés d’accompagner et de surveiller les arrières d’un noble paranoïaque dans sa longue traversée du pays. Une tâche ennuyeuse et épuisante, mais qui leur avait rapporté gros : il leur tardait de regagner leur logis pour se reposer et profiter de l’argent durement acquis.

    Ils avaient eu l’occasion, durant cette mission, d’occire une dizaine de brigands qui avaient osé attaquer leur convoi. Xierig craignait toujours de dépouiller des morts, mais Ebène ne s’était pas gênée pour leur faire les poches et se vanter d’y avoir trouvé quelque richesse supplémentaire. Malheureusement, leur massacre et son vandalisme étaient parvenus aux oreilles d’un gros poisson du milieu brigand, qui décida de lui rendre la monnaie de la pièce.

    Xierig avait voulu faire une course dans une ville en cours de route, et Ebène avait préféré l’attendre dans un bois voisin du bourg, somnolant sous un alisier du fait de leur longue marche. Quand Xierig était revenu à leur point de rendez-vous, Ebène n’était plus sous le couvert des arbres : ne restaient d’elle que sa besace renversée dans les feuilles, synonyme d’un départ forcé, son arc si beau délaissé non loin, alors qu’elle en prenait un soin maniaque, et des traces appuyées dans la terre qui démontraient une lutte récente. Xierig n’avait pas réussi à retrouver leurs traces, inapte à suivre correctement une piste en forêt sous le soir tombant.

    Il ignorait encore que cet incident allait bouleverser leur vie commune, à tout jamais et pour le pire.

     

    Ebène se réveilla tôt, gelée de la tête aux pieds par l’humidité nocturne et toute courbaturée par sa marche d’hier. Elle se prodigua en grelottant ses soins matinaux, pratiqua une vigoureuse gymnastique pour délier ses membres, mangea un peu ; sans trop tarder, elle se remit en route.

    Elle craignait que Xierig et les soldats ne prennent trop d’avance sur elle, enthousiasmés à l’idée d’aller enfin tuer cette ordure de Vera.

    Elle se remit bravement en route, mais elle ne pouvait nier que sa nuit dehors l’avait davantage meurtrie que reposée. Elle maudissait, marchant encore seule sur le chemin, les nuits trop fraîches des débuts de printemps, et ces damnés arbres qui, trop haut perchés, l’avaient forcée à dormir à même le sol.

    Il y avait des chants d’oiseaux dans les frondaisons, des reniflements dans les fourrés ; voyageurs en bivouac, animaux ou bandits en embuscade ? Quand elle passait à proximité, Ebène accélérait le pas. Sa fragile miséricorde, battant sa hanche, la rassurait un peu. Vers onze heures, les routes se repeuplèrent ; on profitait de la belle saison, on flânait, on prenait son temps. Ebène détonnait avec ses grandes enjambées laborieuses, sa canne au bout métallique qui marquait sa marche et sa cape trop lourde. Elle espérait que cela ne lui porterait pas préjudice, qu’on la prenait pour quelqu’un de dangereux plutôt que vulnérable…

    Les sentiers, au fur et à mesure de son avancée, se firent de plus en plus inégaux et dénivelés. Ebène ralentit, mais elle savait que devant elle Xierig était forcé de faire de même ; son fidèle étalon, bien qu’endurant, était très douillet quant aux chemins de montagne. Elle eut une pensée rapide pour sa propre jument : où vivait-elle aujourd’hui ? Menait-elle un autre guerrier à la gloire comme le fier destrier qu’elle avait toujours été ?

    Les longues chevauchées lui manquaient.

    En fin d’après-midi, le sommet de la Picune lui apparut plutôt proche : elle s’en réjouit, même s’il lui restait encore au moins deux jours de marche avant d’atteindre le col. Elle força un peu le pas, grisée par une fougue oubliée, celle-là même qui l’animait du temps où elle parcourait encore le pays en mercenaire.

    Xierig se trouvait quelque part sur la route, un peu plus haut, devant Ebène ; toujours plus proche.

     

     

    CHAPITRE 6

     

    Quelques heures plus tard, Ebène se fit attaquer.

    Un peu essoufflée, elle se demandait si elle allait de nouveau dormir dans la nature cette nuit : cela s’avérerait imprudent, mais sa fierté la faisait rechigner à se payer une nuit d’auberge. Devait-elle opter pour l’audace ou la sûreté ? Elle en était là de ses indécisions, plongée dans ses pensées, quand survint le danger.

    Ebène s’était faite cerner sans s’en rendre compte. Deux hommes malingres mais bien armés l’avaient repérée et choisie pour victime près d’un quart d’heure auparavant ; et depuis ils avaient évalué sa vulnérabilité. Sans parvenir à déterminer quel genre d’individu errant se cachait sous la cape épaisse, ils voyaient bien sa lenteur et se réjouissaient d’avoir déniché une cible facile.

    Eux aussi dissimulaient avec soin leur visage, mais pas pour les mêmes raisons qu’Ebène : leur face tatouée de noir les caractérisait comme étant des bandits organisés, membres de l’organisation brigande que craignaient tant les honnêtes habitants du pays.

     

    Ebène voyait devant elle un homme singulier, qui se retournait régulièrement comme pour la regarder, mais elle ignorait tout de celui qui, dans son dos, surveillait ses arrières et peu à peu se rapprochait d’elle.

    « Pardonnez-moi, c’est que je crois avoir perdu quelque chose sur le chemin… »

    Le suspect venait de faire volte-face et se rapprochait d’elle ; elle se tendit, mais il semblait avenant, malgré la capuche de sa cape qu’il gardait exagérément rabattue sur ses traits.

    « Qu’avez-vous donc perdu ?

    - Une bourse de sable de chez moi : je viens des côtes du sud. Une bricole sentimentale à laquelle je tiens beaucoup… »

    Il y eut un rapide bruit de course derrière elle, et un poignard sur sa gorge ; l’enchaînement de ces actions prit quelques secondes précieuses, qui auraient pu sauver Ebène si elle avait été plus attentive.

    Un bras la ceintura et la lame se fraya un passage entre son col et la laine de sa cagoule. Le métal était glacé contre sa peau. Le camarade du malfrat lui fit lâcher sa canne en tordant vivement son poignet, et tous deux se crièrent des phrases glorieuses, satisfaits de leur succès : « - Ce fut facile ! – Mais c’est une femme menue, sais-tu ? Elle a la taille si fine ! – Une femme seule et boiteuse, désarmée ? – Peut-être est-elle vieille, sa respiration siffle…» Contre toute logique, Ebène était demeurée terrifiée par la force brute du brigand, ramenée sans le vouloir un an et demi en arrière, dans de douloureuse réminiscences de ce genre de violence. Mais, restant passive, elle se faisait passer pour désarmée, quand la miséricorde à sa ceinture n’était pas connue des deux hommes. Accrochée à sa hanche gauche, elle n’était pas venue taper dans les jambes de son agresseur, contrairement à ce qu’Ebène avait craint ; là se trouvait sa principale chance d’en réchapper.

    Le bandit en face d’elle ôta sa capuche, et ses traits couverts de symboles noirs effrayèrent Ebène, alors qu’elle comprenait enfin dans quel genre d’embuscade elle était tombée. Elle se savait célèbre parmi les brigands, et pas en bien évidemment ; si jamais ils la reconnaissaient… Seulement avant qu’elle n’ait pu agir, le pire survint, le malfrat repoussa sa capuche à elle pour voir son visage. A la vue de sa cagoule il se figea, et une étincelle mauvaise s’alluma dans son regard sombre.

    « Une femme seule et chétive, qui se promène furtivement en pleine nature ? Serais-tu, par le plus capricieux des hasards, la malheureuse Face de Cuir…? »

    Une rage sourde éclata dans la poitrine d’Ebène quand retentit ce si honteux surnom, apparu suite à sa déchéance et que seuls les brigands osaient lui donner.

    Son instinct et sa colère prirent le pas sur ses craintes.

    Elle libéra brusquement sa main droite, se saisit du pommeau de sa miséricorde avec la vitesse du geste habitué et, dans un même mouvement, de son crâne elle frappa la mâchoire du brigand derrière elle. Sonné, il abaissa sa lame, et elle se glissa hors de son étreinte. Celui face à elle voulut l’attraper ; la miséricorde trancha l’air et s’enfonça dans sa poitrine comme dans du beurre, à l’emplacement de son coeur, sans se laisser arrêter par son plastron de cuir souple.

    Une foule de sensations déferla sur Ebène. Lui revinrent des impressions lointaines, enfouies dans sa mémoire : le calcul instinctif pour évaluer les adversaires, la façon de bouger, rapidement, lestement, avec automatisme et efficacité, pour esquiver et attaquer. Le chuintement du métal dans les chairs quand elle menait à bien une offensive.

    Elle libéra sa lame et recula un peu, exaltée. C’étaient ces sensations qu’elle avait voulu retrouver en partant à l’aventure ! Cette certitude d’être redoutable et redoutée, la force guerrière qui par le passé faisait sa force et sa renommée… Le corps du brigand bascula sur le sol, déjà à demi-mort, et Ebène recula un peu, grisée par son succès.

    Malheureusement pour Ebène, la réalité la rattrapa quasiment dans la seconde.

    Toute à la fièvre de sa victoire, elle avait négligé le deuxième brigand. Loin de se laisser décontenancer par son comparse agonisant, il avait raffermi sa prise sur sa dague et avait profité du moment de flottement de la jeune femme pour tenter de la blesser.

    Il avait visé son bras gauche, le point stratégique le plus proche de lui ; sa lame ne rencontra que du vide.

    Ebène perçut son attaque quand la dague déchira sa cape et elle fit volte-face pour riposter, mais son adversaire se ressaisit vite. Bien que connaissant peu l’histoire de Face de Cuir, il savait désormais qu’elle cachait plus d’une faiblesse sous ses lourds habits…

    Il multiplia les bottes et les feintes, la déstabilisa, la vit peiner contre ses coups trop puissants. Sa miséricorde aurait dû l’avantager dans la lutte au corps-à-corps, mais elle la maniait avec une difficulté certaine et s’en trouvait dangereusement diminuée face à lui.

    En une fraction de seconde, toute la confiance qu’Ebène avait en elle-même disparut. Dépassée, elle commença à reculer, manquant trébucher contre le cadavre du premier bandit. La dague habile ouvrit alors sa hanche droite : la douleur la stimula.

    Un regain d’énergie l’envahit et de vieux réflexes lui revinrent en mémoire. Sa miséricorde se porta par-dessus la défense ennemie par une feinte rusée et pénétra la gorge du brigand, la traversant de part en part ; ils s’immobilisèrent aussitôt. Il gargouilla, fut pris de spasmes, lâcha son arme et porta ses mains tremblantes à son cou. Son sang cascadait sur sa mâchoire et sa poitrine, depuis sa bouche béante et écumante ; son regard déclinant demeurait vrillé dans celui d’Ebène, les tatouages de son visage déformés en un affreux rictus. Quand il ne tint plus debout et que ses yeux se révulsèrent, d’un coup sec elle libéra sa lame et le laissa agoniser sur le sol.

    Une soif de sang terrible pulsait dans son cœur, et le désir de vengeance qui l’animait y trouvait un certain apaisement, comme une bête qu’on rassasie.

    Elle s’affaira un instant autour des deux corps, déchira une étoffe pour essuyer sa lame. Elle faillit, par réflexe, en profiter pour fouiller leurs habits à la recherche de quelque bricole à récupérer, mais elle se ravisa pour, superstitieusement, les laisser en paix.

    Elle ne s’attarda pas : la nuit tombait et elle craignait que d’autres voyageurs la surprennent. Elle laissa les deux cadavres au beau milieu de la route, au bon vouloir de la prochaine patrouille de la garde royale qui passerait là, et elle se pressa sur le chemin, impatiente de s’éloigner du lieu de ses meurtres.

     

     

    CHAPITRE 7

     

    Par chance, la plaie à sa hanche était superficielle ; la bander fut facile. Titubante et haletante, elle avait décidé de passer la nuit dans une chambre d’auberge.

    On ne l’avait interrogée ni sur ses vêtements inhabituels pour la saison, ni sur le sang qui salissait sa mise : nul ne s’en préoccupait du moment que sa bourse était pleine. Elle put se laver de la tête aux pieds et se faire porter un vrai repas ; elle se sentit renaître.

    Ebène s’était allongée sur son lit, par-dessus les couvertures, une fois propre et rassasiée. Les yeux clos, elle sentait sa tête tourner et une mauvaise mélancolie pulser dans sa poitrine. Son corps était reposé, mais son esprit souffrait encore. Sa fierté ne parvenait pas à l’empêcher de ressasser les malheurs qui avaient parsemé sa route. Des malheurs ? Ce furent des échecs, qui résultèrent de ma maladresse et non de ma malchance. Elle avait la vague conscience d’avoir trop présumé de ses forces, que cela aurait pu lui être fatal. Ses illusions malmenées remuaient son cœur sans lui accorder de répit.

    Une insupportable envie de larmes monta dans sa gorge et elle se remémora la discussion qu’elle avait eu, avant leurs départs, avec Xierig…

     

    Xierig était un homme d’une taille improbable : il faisait deux têtes de plus qu’Ebène. Il avait de courts cheveux d’un blond paille et des yeux doux, à peine bridés, du bleu clair et lumineux d’un ciel d’été. Son visage avenant et ses manières tranquilles, ses gestes lents et appliqués, traduisaient une grande paix intérieure. Du fait de sa hauteur, il avait une musculature fine et sèche, difficile à deviner sous ses vêtements amples ; avant de l’avoir vu manier l’épée, on le prenait souvent pour un grand dadais peu débrouillard.

    « Ainsi, je partirai demain à l’aube. »

    Il était demeuré loin d’elle, adossé dans l’embrasure de la porte, quand Ebène était assise sur le bord de leur lit. Elle connaissait déjà dans les moindres détails son futur itinéraire, mais elle l’avait laissé lui conter de long en large la façon dont ils assassineraient prochainement Vera, quand elle resterait dans sa chambre à faner, flétrie, comme une fleur misérable et privée de soleil.

    « Ce n’est pas contre toi, tu comprends, Ebenita ? T’imaginer traversant la Picune me fait peur. »

    Bien sûr qu’elle comprenait… ! Cela faisait un an et demi qu’il la traitait comme une poupée de cristal, un an et demi qu’il lui tenait compagnie dans leur vaste demeure sans oser repartir à l’aventure.

    Il avait tenu moins de deux ans à ses côtés. Il préférait courir les routes au loin en la laissant délibérément moisir à domicile, et pire, il allait accomplir sa vengeance à sa place ; le summum de l’égoïsme.

    « Cela prendra à peine plus de cinq jours, mais le trajet te fatiguerait trop. »

    Elle ne croyait pas en ces excuses. Il voulait Vera pour lui tout seul, voilà tout.

    « Tu ne quitteras pas la maison seule, hein ? Tu ne feras pas de folies d’ici mon retour ? »

    Elle n’avait pas répondu, mais son regard parlait pour elle. Un silence explicite était tombé dans la pièce. Ils s’étaient dévisagés sans une parole pendant de longues minutes, et sur les traits d’Ebène transparaissaient les mauvais sentiments que la situation lui inspirait. Pourtant Xierig n’avait pas réagi. Il n’avait même pas tenté de s’engluer dans des pardons supplémentaires, comme s’il savait d’ores et déjà qu’il était en tort. Il n’était pas revenu sur sa décision ; ce comportement de lâche avait été pour elle la pire des trahisons.

    Voilà, Xierig l’avait trahie. Il l’avait laissée se morfondre dans l’oubli pendant qu’il allait seul redorer son image. Comme s’il était encore possible pour lui de refaire le passé, de se pardonner de n’avoir pu sauver Ebène à temps. Comme s’il comptait encore, en tuant Vera, effacer ses erreurs, et les conséquences qu’elles avaient eu pour celle que leurs ennemis, railleurs, nommaient désormais Face de Cuir.

    Cela, Ebène n’était pas près de le lui pardonner.

     

    Elle s’en souvenait si bien ; c’était dans une maison abandonnée à l’écart de la ville, dans laquelle les brigands vengeurs l’avaient traînée de force aux pieds de Vera.

    La nuit était tombée et des torches multiples réchauffaient la pièce sale. Une dizaine de brigands encourageait leur lieutenant tandis qu’il vengeait ses ouailles dépouillées par Ebène, par leurs soins désarmée et ligotée. Il l’avait insultée, frappée, humiliée, et pire encore. Mais ça n’avait pas suffi à satisfaire la rancœur qu’il nourrissait à son égard. Pour la vengeance de ses sbires morts et apaiser sa soif de sang, il avait osé aller plus loin ; en employant une torche allumée, des camarades courageux pour maintenir la mercenaire immobile, du sang-froid et beaucoup de sadisme.

    Ebène s’était sentie terriblement impuissante, quand les éclats voraces du feu léger avaient dévoré avec patience et méticulosité toute la face gauche de son corps, membre par membre, détruisant lentement chaque parcelle de sa peau tendre. Tandis que le visage de Vera, éclairé par la lumière trouble, la surplombait avec orgueil, un rictus malsain accroché à ses lèvres malingres, et une lueur de plaisir sombre dans le regard. Il savourait sa supériorité, et se sentir aussi diminuée face à quelqu’un comme lui avait grandement ébranlé Ebène.

    Par-dessus les rires gras des brigands goguenards, elle avait hurlé sa souffrance et son désespoir à qui pouvait l’entendre, et Vera s’était moqué de sa faiblesse. Juste après, il avait déclaré à la cantonade qu’on ne se contenterait pas de vandaliser son corps. Et la torche s’était approchée de son visage…

     

    Xierig, fouillant la forêt au hasard, avait fini par repérer une maison en feu non loin de la ville. Quand il s’y était rendu, il avait trouvé Ebène agonisante devant la bâtisse brûlée, laissée là par ses bourreaux. Abandonnée comme un jouet dont ils se seraient lassés, à demi morte ; et Xierig de constater son humiliation et les dommages irréparables qu’ils lui avaient causé.

    Ebène avait survécu, envers et contre toute logique médicale. Elle s’était progressivement remise du choc et de ses brûlures graves. Néanmoins, les flammes et Vera avaient emporté avec eux des parcelles d’elle qu’elle ne pourrait jamais remplacer.

    Elle s’en souvenait si bien ; les douleurs insoutenables, les condoléances hypocrites et le sentiment insupportable d’avoir détruit l’entièreté de sa vie.

     

     

    PARTIE 2 ; XIERIG

     

    CHAPITRE 1

     

    Le parcours de Xierig et ses camarades avait été des plus plaisants : un temps clément, des températures agréables – quoiqu’un peu froides la nuit, et nul contretemps pour rallonger leur voyage. Xierig se sentait revivre dans ce milieu qui lui plaisait tant, et son quotidien effaçait Ebène de son esprit : il la savait seule chez eux, et pleine de rancœur envers lui.

    Trois jours après son départ, en fin de matinée, il commit l’erreur de se retourner en plein sentier pour contempler le paysage montagneux déjà gravi. Il distingua en contrebas une silhouette claudicante, vêtue de noir, armée d’une canne d’ébène.

    Un grand froid l’envahit et son cœur rata plusieurs battements.

    Elle était là, sa beauté fanée ; sa compagne devenue trop fragile qu’il avait voulu protéger en dépit de sa soif de vengeance.

     

    Il demanda une pause aux deux soldats, leur expliqua, mortifié, la situation, et ils attendirent patiemment qu’elle parvînt à leur niveau.

    Le soleil tapait durement sur leurs têtes. La tension s’accrut quand Ebène apparut au virage. Elle s’immobilisa dans l’instant en reconnaissant Xierig au milieu du sentier, droit et froid sur son étalon ; un élan de joie était monté en elle, vite tempéré.

    Elle ne décelait sur le visage de son aimé nul sentiment agréable, sinon un chagrin ennuyé qui lui déchirait le cœur.

     

     

    CHAPITRE 2

     

    « Tu as gravi la Picune, bien. Sans aucune assistance, parfait. Tu as quitté notre maison en douce, tu t’es épuisée sur les sentiers trop rudes pour toi, tu t’es mise en danger de mort. Tu es blessée. Si je ne t’avais pas repérée par hasard, jamais tu ne nous aurais rattrapés. »

    Ils s’étaient isolés de leurs compagnons de route, et sous un arbre à l’opulent feuillage ils réglaient leurs comptes. A l’ombre l’air était plus frais ; Ebène en profitait, se reposait tout son saoûl, sans trop se préoccuper du Xierig à la mine sombre devant elle.

    « Je te parle, Ebène. »

    Elle rouvrit l’œil, pensive et suffisante, et lui adressa un petit sourire insolent. Sur ses directives, elle avait ôté sa cagoule, mais conservait sa capuche par zèle ; les soldats n’étaient pas loin.

    « Fais-moi la leçon tant que tu veux, asséna-t-elle avec assurance. Peu m’importe, car j’ai réussi là où tu pensais que j’échouerais. »

    Il la considéra, navré. Elle rayonnait comme jamais ; sa pseudo-victoire lui avait redonné confiance en elle. Mais il jugea plus juste de lui faire prendre conscience – peu lui importaient les conséquences – que sa place n’était plus sur les routes de la gloire.

    « Je te connais depuis douze ans, Ebenita… Et même si tu ne t’en rends pas compte, tu as une fâcheuse tendance à te mettre de la poudre plein les yeux dès qu’il s’agit de nier tes défauts. »

    Il l’interrompit d’un geste alors qu’elle s’apprêtait à lui répliquer.

    « Laisse-moi donc parler, tu me sais de bon conseil, je te déchiffre si bien…

    - La preuve que non, le coupa-t-elle avec rage, puisque tu nies tout ce qui me rends fière ! Tout ce que j’accomplis, tu le balaies avec tes paroles de sage et ta condescendance. Pour qui me prends-tu ? J’ai dormi à la belle étoile, escaladé des arbres, j’ai vaincu des brigands ! Cesse de me rabaisser. Je suis encore capable de mener une mission à bien, et surtout, de me venger seule quand mon honneur a été bafoué… »

    Elle repoussa sa capuche d’un geste rageur, renfila sa cagoule, puis elle se leva en s’appuyant gauchement sur le tronc. Elle s’éloigna vers leurs clients qui discutaient un peu plus loin. Xierig demeura seul dans l’ombre pailletée, mélancolique.

     

    Ebène, contrairement à ce qu’avait craint Xierig, restait relativement discrète au sein de leur vie de groupe. Il faut dire que les regards curieux des deux soldats la mettaient parfois mal à l’aise et Xierig sentait qu’elle s’efforçait de masquer sa gêne.

    Elle voyageait en croupe sur l’étalon de son partenaire de toujours, serrant sa taille de son bras, la tête posée contre ses épaules. Malgré lui il prenait goût à sa proximité.

    Quand vint le soir, ils établirent leur campement à l’écart de la route. Ils mirent au point les tours de garde pour la nuit ; Ebène voulut en être, mais Xierig s’y opposa avec fermeté. Fatiguée, elle abdiqua sans trop protester.

    Elle s’isola dans le noir, loin d’eux, pour soigner ses stigmates mis à mal par la chevauchée. Les soldats profitèrent de son absence pour faire le point sur leur avancée avec le mercenaire :

    « Nous fûmes à peine plus lents qu’hier, observèrent-ils, et dès demain nous pourrons passer sur l’autre versant de la Picune. Il nous restera deux jours de voyage pour parvenir au village visé, plus quatre ou cinq pour le retour : nous sommes dans une bonne dynamique. »

    C’était un bilan plus que satisfaisant.

    « Xierig, je m’inquiète pour Ebène…

    - Oh, ne mâche pas tes mots. C’est plutôt que tu t’inquiètes d’elle. »

    Le guerrier lui adressa un regard coupable.

    « Je comprends tes craintes, et trop m’importe sa présence à nos côtés, continua le mercenaire. Elle risque de beaucoup nous ralentir, mais je ne me sens pas le cœur de la renvoyer, seule, chez nous… De toute manière je la connais, si je la ramène chez nous, il y a de grandes chances pour qu’elle reparte aussitôt…

    - Ainsi, elle nous accompagnera tout au long de notre voyage… ? »

    Xierig se fit mécontent, un rictus agacé déforma son visage.

    « En effet, elle nous accompagnera, que cela nous plaise ou non. Je ne vois aucune solution salutaire la concernant. Elle est inutile dans cet environnement sauvage, elle peine à survivre seule, mais j’en endosse l’entière responsabilité. »

     

     

    CHAPITRE 3

     

    La nuit était tombée et ils avaient allumé un feu de camp. Assis tout autour, ils y grillaient de la viande en se racontant des légendes ou des exploits guerriers.

    On évacuait la tension et la fatigue de la journée. Même Xierig se détendait ; seule Ebène, maussade, se tenait à l’écart du feu.

    Après avoir mangé, ils décidèrent de profiter encore un peu de la chaleur du feu avant d’aller dormir. L’un des soldats, rendu plus hardi par quelques goulées d’alcool, s’intéressa à Ebène :

    « Je te voyais plus laide que ça, Face de Cuir. »

    Elle ne répondit pas ; la question maladroite n’était destinée qu’à lancer la conversation sans la vexer. Mais pour Ebène, elle relevait de la méchanceté pure, et Xierig la sentit soudain plus tendue à côté de lui. Il adressa une œillade d’avertissement au soldat, qui n’y prêta pas attention.

    « Allons, c’est un compliment… »

    Il lui décocha un large sourire. Toujours pas de réaction de la part de l’infirme.

    « Il est très triste qu’une belle femme comme toi se soit trouvée salement amochée de la sorte. On pourrait écrire une passionnante histoire sur toi et tes déboires. »

    L’œil d’eau d’Ebène étincela de colère.

    « Je ne veux pas être connue pour ma déchéance, cracha-t-elle. Garde pour toi tes projets de grandeur.

    - Comme tu veux, comme tu veux. »

    Il se rencogna contre son sac qui lui servait de dossier.

    « Je ne voulais pas te mettre mal à l’aise, tu sais. Je suis juste un homme trop curieux de nature. »

    Un silence gêné tomba sur leur camp. Des criquets stridulaient alentour ; la nuit était paisible.

    « En toute franchise, ton cas m’intrigue, continua le guerrier sur le ton de la conversation. Ne le prends pas mal, c’est certainement une curiosité mal placée… Mais, accepterais-tu de m’aider à combler mon ignorance ? »

    Il plaisait à Ebène qu’on s’intéressât à elle ; néanmoins, elle déplorait que ce ne soit que pour son handicap. Elle choisit de se taire, et Xierig de redouter le pire. Ce n’était pas la première fois que leur compagnon s’imbibait gentiment en soirée, et il le savait capable de commettre un impair.

    « Je crois savoir que ton drame ne survint même pas lors d’une mission ? Que Vera le brigand s’est vengé sur toi d’une grande vague de mort chez ses sbires, que tu avais provoquée ? Xierig nous en a touché un mot au début du voyage… »

    Elle se sentit vexée d’apprendre qu’ils avaient parlé d’elle à son insu, mais soulagée que Xierig leur ait tu le vandalisme dont elle s’était montrée coupable.

    « Il est une question qui me démange, qui me tourmente et m’horripile… Seulement, j’ai peur qu’elle te blesse. »

    Malgré son ton poli, son regard la suppliait de l’inciter à continuer. Elle craignait, à juste titre, d’être offensée, mais elle était curieuse. Aussi elle le laissa poursuivre, s’attendant au pire.

    « C’est à propos de ton bras gauche, vois-tu… »

    Xierig l’interrompit d’un raclement de gorge équivoque, mais il n’y prit pas garde.

    « Je me suis toujours demandé si les os résistaient au feu. Ont-ils brûlé avec ta chair, ou sont-ils restés en place ? »

    La question lui parut soudain cocasse, car il en rit tout seul sans prendre garde à la gêne de ses camarades. Ebène resta muette, atterrée, devant son audace insultante ; et Xierig voulant la réconforter se fit peu galamment rejeter. Elle se leva en s’aidant de sa canne et s’éloigna dans le noir, laissant les hommes seuls face au feu de camp.

     

     

    CHAPITRE 4

     

    Xierig et Ebène dormirent dos à dos, sans s’adresser une parole exceptée le "bonne nuit" rituel. Xierig lui avait donné des couvertures supplémentaires pour qu’elle s’isole mieux du froid ; elle les avait refusées, de mauvaise humeur. Le guerrier n’avait pas insisté, mais il avait attendu qu’elle s’endorme, éreintée, pour la recouvrir des étoffes et tenter d’en glisser une entre son corps et le sol.

    Le lendemain, ils passèrent le col de la Picune.

    Cela leur prit toute la journée, bien que la distance à parcourir fût très courte : les chevaux peinaient dans les dénivelés rocailleux, et Ebène sur leur dos ravalait ses douleurs. Les soldats ne lui parlaient pas, et Xierig tentait régulièrement de lancer la conversation, mais chacun de ses essais se soldait par un cuisant échec.

    Le bras unique d’Ebène ceignait son ventre, et elle se collait à lui pour rester en selle dans les montées. Il arrivait que ses doigts s’enfoncent dans ses côtes et que ses muscles tremblent sous l’effort ; alors d’une main il soutenait son dos pour s’assurer qu’elle ne tombât pas. Elle le laissait faire, en dépit de sa fierté.

    Quand autour de midi ils s’arrêtèrent pour manger, elle et Xierig firent bande à part pour qu’elle s’appliquât ses onguents. Alors qu’il ouvrait les pots un à un, des clameurs leur parvinrent depuis leur bivouac. Xierig se leva et partit voir ; Ebène se sentit idiote, restée seule avec ses pommades. Maintenant, c’étaient des fracas d’armes qui retentissaient dans la campagne. Quelle conduite adopter, la prudence ou la défiance ?

     

    Une bande de brigands les attaquaient. Xierig arriva à temps pour pouvoir défendre leurs biens aux côtés des deux soldats. Tous trois taillèrent à loisir dans les chairs des hors-la-loi, et tout allait pour le mieux : c’était un risque courant en montagne, et ils n’avaient pas été pris au dépourvu. Mais soudain apparut Ebène armée de sa miséricorde, de noir recouverte, bien décidée elle aussi à combattre pour l’honneur.

    Le sang de Xierig ne fit qu’un tour.

    « Ebène ! hurla-t-il. Retourne à couvert ! »

    Elle lui jeta un regard insolent puis, lame nue, se mêla à eux. Elle n’abusait personne ; il était évident qu’elle alliait lenteur, manque de discernement et maladresse. Elle représentait un poids supplémentaire pour Xierig, qui se devait désormais de la protéger des bandits auxquels elle s’attaquait.

    Quatre brigands seulement les assaillaient, aussi ils firent vite place nette ; seulement, Ebène leur compliqua involontairement la tâche.

    L’un des soldats, inspiré, trouva délicieux le paradoxe entre ses gestes patauds et son regard déterminé, assuré de sa puissance. Sa propre suffisance l’aveuglait.

    Des éclats de sang sur la lame de sa ridicule miséricorde  firent l’orgueil d’Ebène, persuadée qu’elle avait fait mouche ; son sourire fier et épanoui fit la désolation de Xierig. Néanmoins, ému par sa joie, il se garda bien de la gourmander comme une enfant. Le voyant passif, ses clients restèrent eux aussi silencieux, bien que l’envie ne leur manquât pas d’accabler l’ancienne mercenaire de reproches excédés.

     

     

    CHAPITRE 5

     

    Après cette aventure, ils franchirent enfin le col de la Picune, et entamèrent la descente douce vers le village où Vera se cachait.

    Xierig décida qu’était venu le moment d’avoir avec Ebène une discussion qu’il devinait déjà douloureuse, mais qui leur sauverait peut-être la vie.

    Il choisit d’aborder le sujet alors qu’ils n’étaient plus qu’à un jour de voyage du village, et que comme lors de chacune de leurs pauses il l’aidait à apaiser ses douleurs. Ils s’installèrent loin de leurs compagnons, sous un amas de lourds rochers qui formaient naturellement une cavité douillette.

    Ebène semblait revivre depuis l’incident des brigands : elle avait souvent le sourire et la parole vive, faisant fi des regards gênés qu’échangeaient parfois les trois hommes lors de leurs conversations. Xierig retrouvait l’Ebène d’autrefois, railleuse et égocentrique, celle qui avait su le charmer malgré ses trop nombreux défauts. Il savait qu’il n’avait jamais été aisé de lui faire entendre raison.

    « Le sais-tu ? lui glissa-t-il l’air de rien en massant sa jambe. Demain, nous atteindrons le village qui sert de base à Vera… »

    Le regard de sa mie s’assombrit et ses gestes ralentirent, tandis qu’elle saisissait sans difficulté à quel brûlant sujet Xierig voulait l’amener.

     « Je croyais que tu t’étais résigné. Que tu avais compris que rien, pas même ton inquiétude, ne me ferait renoncer à ma vengeance, et que tu avais fini par accorder ta confiance à mes capacités, même amoindries. »

    Elle avait le regard décidé. Xierig ignorait si elle pensait parfaitement ce qu’elle disait ou si elle savait être dans le déni. Visiblement elle comprit son désaccord muet, car une lueur de menace s’alluma dans sa prunelle : elle le défiait de la contredire. Elle connaissait les intentions de Xierig et ne comptait pas être mise à l’écart de ce qu’elle considérait comme étant une quête l’incluant de droit.

    Leur divergence latente se dévoilait peu à peu à leurs propres yeux.

    Ils finirent l’application des baumes dans un silence de mort, mais l’un et l’autre savaient que leur discussion ne faisait que commencer.

    « Je refuse que tu affrontes Vera avec nous, Ebène. Quoi que tu penses ou dises, le fait est que tu as perdu ta puissance d’antan, que tu n’es plus apte à te protéger seule, et que tu peux encore moins nuire à autrui. Je connais et je comprends ta souffrance, mais j’ai passé plus d’un an avec toi et nous avons déjà largement débattu sur ce sujet : non, Ebène, tu n’es plus capable de mener une mission comme autrefois, et toute la conviction que tu pourras avoir ne changera rien à cela. »

    Les mots trop durs lui écorchaient la gorge. A côté de lui, Ebène s’était complètement décomposée, choquée, abrutie, chagrinée, trahie. Xierig reprit son souffle, le cœur douloureux ; enfin il dévoilait ce qui depuis des jours pesait sur son cœur.

    Elle releva vers lui son regard d’eau larmoyant, et le guerrier sentit une tristesse terrible nouer sa poitrine. Il se pencha en avant, avec délicatesse et amour caressa son visage. Il flatta son crâne aux cheveux rasés, sa peau de pêche, sa pommette douce ; autant que la face gauche de son corps, sa peau rugueuse, noire et parcheminée, l’orbite béante de son œil aux paupières flétries, l’aile inexistante de son nez réduit à une fente et le trait maigre de sa bouche, au travers duquel se voyaient ses dents sans qu’elle pût l’empêcher. Il fit glisser ses doigts sur son épaule, survola le moignon rouge et brillant de son bras, parcouru de sinueux sillons ; sa hanche déformée, creusée entre ses os comme un cuir mal tendu, et enfin sa jambe parcourue de bosses, son pied devenu minuscule et racorni. Ses chairs hideuses que seuls lui et leur domestique avaient jamais vu, tant pour Ebène elles étaient source de honte et symbole de sa déchéance.

    Ebène, sa beauté et son orgueil avaient flambé dans le feu sadique de Vera, qui avait laissé pour toujours des cicatrices honteuses et douloureuses sur son corps et dans son esprit.

    Dans un premier temps, elle s’abandonna à ses gestes doux, surprise et anesthésiée par ses émotions trop violentes. Mais bien vite l’Ebène trop sûre d’elle refit surface, et d’un geste empreint de dureté elle repoussa la main de Xierig.

    « Tu ne penses qu’à toi et tu t’en satisfais, cracha-t-elle avec une véhémence nouvelle. Tu ne songes qu’à ton désir d’aventure, sans une once de compassion pour moi qui, à t’entendre, suis condamnée à ne plus jamais pouvoir accomplir le moindre fait d’armes… Ne comprends-tu pas, Xierig, la détresse qui est mienne, et ma détermination à venger ma propre cause ? Quand autrui me traite comme une dépendante, comme une diminuée, alors que malgré mon corps détruit je suis identique à la mercenaire puissante et farouche d’il y a presque deux ans ? Moi si jeune, la vie m’a déjà tout repris, de la plus injuste des façons… »

    A ces mots, une larme fine coula finalement de son œil et sa lèvre trembla.

    « Je suis laide, détestable ; je ne suis plus Ebène la mercenaire, je suis Face de Cuir. Si je me laisse enterrer dans l’oubli, il ne me reste plus aucune raison de vivre, tant toute mon existence n’est consacrée qu’à l’action et à la gloire… Tu ne peux pas comprendre, toi qui m’as égoïstement quittée dès que l’occasion s’est présentée, et qui refuses désormais de m’accorder l’unique chose qui me rendrait l’envie de vivre !

    - Moi qui ai sacrifié tous nos projets pour rester avec toi et t’assister jour et nuit, dans tes pleurs ou tes cauchemars, tes crises de rage, de panique et d’angoisse, tes doutes les plus malsains et tes envies de suicide… ! Crois-tu qu’il ait été facile pour moi, Ebène, de te voir souffrir et vouloir dépérir, sans rien pouvoir faire pour te soulager, après avoir tant lutté pour te garder vivante ? Je t’aime, Ebenita, je t’aime de toute mon âme et jamais je n’ai souhaité te blesser. Je t’aime à en devenir fou et à me marginaliser pour demeurer avec toi, juste avec toi, dans notre maison devant la Picune, pour que tu survives non pas à tes plaies physiques, mais à ton traumatisme… Je t’aime aveuglément et pourtant tu n’as jamais été tendre avec moi, même du temps où tu étais encore valide. Tu as toujours été la lanterne de notre duo alors que j’évoluais dans l’ombre, assurant tes arrières quand tu relevais les plus périlleux défis. Je te pardonnais ton attitude ingrate car je sentais l’amour que tu me vouais… Mais maintenant, je ne perçois plus en toi que du dédain pour moi, depuis un an et demi et en ce moment même, quand tu me demandes de t’accorder un souhait idiot, au risque de perdre cette vie pour laquelle j’ai tant donné. »

    Elle l’écoutait parler sans réagir, la tête haute et la bouche pincée ; et même si tout dans son attitude respirait la condescendance, lui qui la connaissait bien avait relevé la lueur de douleur dans sa prunelle unique.

    « J’ai tant donné pour ta personne que je me désespère de ne jamais rien recevoir en retour, murmura-t-il, empli d’une rancœur soudaine et qu’il ne soupçonnait pas. Je me décarcasse pour toi, or tu ne fais que te plaindre et m’accabler…

    - Je ne me plains pas, répliqua-t-elle, piquée au vif, je ne m’apitoie pas sur mon sort ! J’ai suffisamment de valeur pour me permettre de passer outre ce handicap que le sort malfaisant a imposé à ma route.

    - Tu te berces d’illusions ; tu es borgne, manchot, et tu ne marches plus qu’avec une canne. L’action physique n’est plus pour toi, mais ce n’est pas une fin en soi… ! Il y a tant d’autres disciplines dans lesquelles t’illustrer ! »

    Cette fois-ci, des étincelles de haine crépitèrent dans le regard d’Ebène.

    « Tu me connais si bien que tu sais mon talent et ma détermination ! éclata-t-elle alors. Tu sais que je ne vis que pour triompher dans mes quêtes et qu’œuvrer loin de l’action ne m’intéresse pas. Les leçons que tu t’obstines à me servir ne me convaincront jamais de me détourner de ce qui m’a toujours rendue heureuse… »

    Elle se rhabilla avec brusquerie et se leva gauchement avec sa canne, laissant tous ses baumes ouverts sur le sol, abandonnant sa miséricorde dans la poussière. Elle sortit du couvert des rochers en boitant, et Xierig resta assis en tailleur dans l’ombre fraîche. Elle n’alla pas bien loin : plus haut dans la pente, leurs clients plaisantaient en pansant les chevaux. Leur vue bienheureuse la figea en plein mouvement. Sa carapace imprenable se fissura au souvenir tout frais des durs mots de son partenaire. Les conclusions les plus impitoyables lui venaient toujours une fois le fer refroidi, avec le recul nécessaire et malgré son déni ; désormais elle comprenait toutes celles qu’il y avait à tirer de son pénible périple.

    Ses illusions terribles, sa propre vulnérabilité la frappèrent avec une force cruelle que son esprit peina à encaisser.

    Xierig se mit lestement sur ses pieds, sans se préoccuper de refermer les bocaux de soins, et en quelques pas il arriva juste derrière elle. Il plaça ses deux mains de part et d’autre de sa taille frêle et glissa son menton sur son épaule, contre son cou. Ebène ne se dégagea pas ; et ils demeurèrent ainsi plusieurs minutes, lui douloureux et pensif, elle pleurant à sanglots profonds et silencieux sur son inutilité toute neuve.

    Sa douleur déchirait l’âme de Xierig. Il fit un choix, en cette seconde, consolant sa compagne dévastée ; un choix crucial dont il ne savait si, plus tard, il allait l’assumer ou le regretter pour le restant de ses jours.

     

     

    CHAPITRE 6

     

     

    Le lendemain, ils atteignirent le village où se cachait Vera.

    Les deux soldats localisèrent, grâce aux informations fournies par leurs supérieurs, la maison suspecte, une baraque ancienne que les autochtones évitaient d’approcher : sans clairement en déterminer les propriétaires, ils savaient que s’y tramaient des affaires illicites.

    Tous quatre discutèrent à bâtons rompus pour établir un plan d’attaque, rassemblés autour de leur campement sous le couvert de la forêt voisine. Xierig et Ebène avaient pris soin de ne pas se montrer aux villageois, de peur que leur signalement ne parvienne à de mauvaises oreilles.

    Xierig négocia âprement le rôle d’Ebène dans l’opération à venir. Elle l’en remercia à voix basse, le regard fuyant, quand ils se retrouvèrent seuls, et il en conçut un grand apaisement.

    Ils agirent vite, et respectèrent leur plan à la lettre. Peu de brigands étaient encore au village : suite à la transaction d’armes prévue, beaucoup avaient obtenu de leur chef quelques jours de pause bien mérités. Ils s’étaient éloignés de ce trou perdu sur le flanc de la Picune pour dépenser leur dû dans des villes plus grandes. Xierig avait trouvé illogique de ne pas surprendre Vera pendant sa transaction ; on lui avait répondu qu’en opérant juste après, on minimisait les risques tout en garantissant tout de même un résultat d’importance. Il s’était incliné.

    Les soldats localisèrent les brigands qui gardaient l’air de rien les alentours de la maison, et les signalèrent à Xierig qui les neutralisa… Sans même que Vera comprenne le piège qui se refermait sur lui, Xierig entrait déjà dans sa demeure, sa large épée à la main. Disparu, le grand échalas effacé ; il avait endossé son rôle de mercenaire friand d’action et de faits d’armes. Le devoir et la vengeance grondaient dans son ventre ; on lui donnait enfin l’occasion d’exorciser les démons qui avaient détruit son Ebène.

    La maison comptait deux niveaux. Dehors, ses compagnons cernaient la demeure pour empêcher toute fuite. Il rencontra un autre brigand dans les couloirs, qui se dirigeait vers la sortie : il l’éventra sans difficulté ni scrupules, d’un seul coup. L’homme eut le temps de pousser un cri d’instinct avant que le mercenaire ne l’achève en l’égorgeant salement avec son épée. Trop tard, l’alerte était donnée.

    Devant l’escalier en colimaçon, il s’arrêta, aux aguets. Au-dessus de lui, le grincement régulier du plancher trahissait une troisième présence… Les pas s’accélérèrent. Xierig monta les marches quatre à quatre, déboula sur le palier, évalua les lieux : deux pièces seulement et, au bout du nouveau couloir, une fenêtre ouverte. Une chance sur trois. Mais des cris au-dehors le confortèrent dans son impression première : le couard avait pris la fuite. S’agissait-il de Vera ?

    La porte sur sa gauche s’ouvrit à la volée et un autre homme en jaillit, dague à la main. Xierig se jeta en arrière pour éviter le coup ; la lame déchira le col de sa chemise. Il se rattrapa à la rampe de l’escalier pour ne pas tomber et fit face au malfrat.

    Il reconnut immédiatement Vera, avec sa face grimaçante complètement tatouée, ses petits yeux mesquins qui avaient brillé en brûlant Ebène ; il sentit son sang s’échauffer. La haine qui empoisonnait son cœur depuis un an et demi se réveillait avec violence : Vera devait payer pour avoir réduit à néant la vie d’Ebène par simple caprice.

    Le brigand, Xierig le savait, n’était pas un amateur de combats francs, sinon de ruses subtiles pour tourner les situations à son avantage, d’où sa haute position hiérarchique chez les siens malgré sa stature malingre. On lui prêtait même quelques pouvoirs occultes, à la façon des sorciers qui prospéraient dans l’est… Aussi le mercenaire ne lui laissa pas le temps d’employer son astuce : il se redressa et taillada largement devant lui pour faire reculer son adversaire. Vera voulut fuir vers la fenêtre, mal à l’aise à cause de l’étroitesse du couloir, mais Xierig fut plus rapide. Son épée blessa le brigand au dos, le fit chanceler ; Xierig le rattrapa et, sans autre forme de procès, joua de son arme pour ouvrir sa hanche d’un seul coup savant, comme un boucher habitué ouvre une carcasse. Le sang cascada de la plaie et Vera gronda sourdement, tombant à genoux.

    Xierig ressentit un plaisir coupable à le voir, soudain si humble, se laisser tomber au sol, le regard suppliant. La dague du brigand fila, dans un geste désespéré, vers sa propre gorge, pour s’épargner davantage de souffrance, mais Xierig fut plus rapide et l’intercepta bien avant qu’il pût mettre lui-même sa vie en danger. Finalement, la chance avait été avec lui : rarement une mission s’était avérée aussi simple à accomplir. Etait-ce un signe ?

    Le mercenaire se tourna vers la fenêtre ouverte et cria, saisi par une euphorie nouvelle et de la certitude sans faille qu’enfin justice serait rendue :

    « J’ai trouvé Vera ! Viens, Ebenita. Tu peux achever ce que j’ai commencé. »

    En entendant la porte d’entrée grincer, le brigand tressaillit et fouilla les environs du regard, à la recherche d’une vaine échappatoire. Sur les marches de l’escalier résonnèrent les "toc" réguliers d’une canne au bout de fer, et Ebène apparut au début du couloir. Vera avait déjà compris que son heure était venue, mais il ne put résister au plaisir de lancer une dernière pique à celle qu’il avait détruite.

    « Elle a bien changé, l’Ebène qu’on craignait tant ! La voilà manchot et chauve, boiteuse et borgne, laide comme un cadavre, et elle se recouvre de noir pour masquer ses tares… Tu penses que me tuer exorcisera tes fantômes ? Que tu retrouveras ta superbe d’antan ? Ta beauté et ton honneur, je les ai réduits en cendres ! Tu es à jamais risible, faible et vulnérable ! »

    La miséricorde se planta dans le cœur de Vera avec un chuintement sec et Ebène soutint son regard jusqu’à ce qu’il expire.

     

    Egoïste et héroïque, dédaigneuse et généreuse

    Beauté brûlée par un excès de confiance
    Etouffée dans les flammes, sa fierté s’est éteinte
    Niera-t-elle longtemps son épuisement latent ?
    Ebène, un bois résistant mais qui parfois se rompt

     

    FIN.

     

    Viens découvrir les secrets d'Ebène...
    Viens découvrir les secrets de Xierig...
    Viens découvrir les secrets de Vera...

    Viens découvrir les secrets du barde... Mais c'est qui, le barde ?

     

     

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  • Titre : Les Tromperies d'Outremer

    Circonstances d'écriture : concours d'écriture, avec contrainte de thème : "Mensonges et Trahisons".

    Personnages apparaissant : Outremer, Rosalie.

    Année d'écriture : 2014.

     

    Précisions supplémentaires : Cette nouvelle, bien qu'ayant été écrite pour un concours d'écriture, m'a resservi par la suite, pour le Tournoi des Nouvellistes du blog Nouveau Monde. Elle n'a pas dépassé les huitièmes de finale, enfin pour moi c'est déjà une réussite !

     

     

    Les Tromperies d’Outremer

     

      Quand on se sent abandonné de tout, qu’on n’a plus de soutien ou de considération à espérer, il ne nous reste que l’espoir. L’espoir, le rêve fou, même irrationnel, c’est lui qui va nous permettre de tenir et d’aller de l’avant. L’espoir, celui d’un chien galeux qui attend une caresse, celui d’un miséreux qui attend une bouchée de pain venue du ciel... L’espoir, chimère humaine comme animale, magnifique et pathétique à la fois.

      Mais bon, revenons à nos oignons. J’ai mieux à faire que de déblatérer toutes ces belles choses philosophiques sur l’espoir et son histoire. Alors à quoi bon, me direz-vous ? C’est que pendant que vous lisiez cette merveille, je vous ai jeté un sort : un sort de mensonge ! Vous vous mentez à vous-même en vous faisant croire que ce que vous lisez est de qualité, et c’est pourquoi vous continuez de le lire. Tordu mais malin, hein ? Le "vieux" Outremer a plus d’un tour dans son sac... Outremer, c’est moi. Je suis commerçant, à la tête d’une charmante petite boutique un peu à l’écart de la ville ; je suis un magicien, et j’en ai fait mon métier. Je crée toute la journée durant des sortilèges de mensonge, d’illusion, dans l’unique but de satisfaire mes misérables clients. Nul n’entre en mon domaine avec dans son esprit de bonnes attentions : non, on vient chez moi en se cachant, en guettant le regard d’un autre passant qui pourrait trahir son dessein, car quand on vient chez moi on ne veut jamais à autrui quelque chose de bien. Je suis Outremer, le magicien douteux qui fait son bonheur sur les malheurs des autres !

      Vous l’avez sûrement remarqué, j’écris passablement mal, des choses passablement inintéressantes, alors il faut bien que grâce à mon sort je me garantisse quelques lecteurs. C’est un ami qui m’a conseillé d’essayer d’écrire le mois dernier, un moyen selon lui "d’évacuer par la plume les tristesses insidieuses qu’apporte parfois la vie". Mouais. Il n’a pas la bougie à tous les étages, si je peux me permettre l’expression.

      M’enfin bon, il se trouve qu’aujourd’hui j’ai le cœur lourd : aussi je vais vous raconter, mes amis, les rares déboires de mon métier. C’est que maintenant, après le départ de Rosalie, j’ai besoin de m’épancher de toute urgence, pauvres de vous. Mais nous reviendrons à Rosalie plus tard, commençons par autre chose, le temps de remettre mes idées en place.

     

      C’est dans le courant de l’automne qu’elle est venue me trouver : une femme d’une trentaine d’années, engoncée dans une somptueuse toilette bleue dont je n’ose imaginer le prix. Une noble à n’en point douter. Elle avait un pas martial et décidé, et s’est arrêtée tout net face à moi subjugué derrière mon comptoir.

      « Bienvenue aux Tromperies d’Outremer, Madame. Que puis-je pour votre service ? », ai-je bredouillé par réflexe.

    J’avais deviné que cette dame riche, attirée par ma très grande et justifiée renommée, était venue me voir pour une typique affaire de couple : Madame a un amant et elle ne veut bien sûr pas que Monsieur le sache, alors elle appelle à l’aide le puissant Outremer. Affaire typique, je vous dis. Je me trompais...

      La belle dame s’est donc avancée donc vers moi. Elle avait des yeux qu’on aurait dit tirés du cœur d’un iceberg et sculptés dans ses orbites, d’une couleur bleu glace et au terrible magnétisme. Une peau de lait et des lèvres pulpeuses à souhait. Elle devait faire bien des envieuses et des enviés.

      « Monseigneur, m’a-t-elle confié, je souhaite mourir. »

      Je dois avouer que je ne l’avais pas senti venir. J’ai réagi à l’instinct :

      « Donc, plutôt un sort de longue durée ? Cela coûte cher. A qui voulez-vous mentir ? Votre mari, vos amis ? Vous voulez fuir, c’est bien cela ? Disparaître un moment de la circulation ?

      - Un sort longue durée, en effet. N’ayez crainte, j’ai les moyens de payer. En revanche, je souhaite me mentir à moi-même. »

      J’ai haussé un seul sourcil, capacité innée héritée de feu mon père.

      « Un faux suicide ? Dangereux, ça. Et  puis, pour quoi faire ? »

      Elle m’a fusillé de son regard électrique.

      « Cela ne regarde que moi. Contentez-vous de me donner ce sort et d’empocher mon argent.

      - Très bien, très bien. Vous savez de toute manière, je suis tenu au secret professionnel... Enfin, c’est comme vous voulez. Donc, vous avez prévu des complices ? C’est que quand on se croit mort, on oublie un peu de boire et de manger.

      - J’ai tout prévu. Il ne me manque que votre sort, Sire.

      - Je vous fais confiance et vous rappelle que je décline toute responsabilité en cas d’accident survenu suite à l’utilisation de l’un de mes sorts. Si vous mourez réellement, ce ne sera officiellement pas de ma faute.

      - J’ai tout prévu, vous dis-je. »

      Sa voix était celle d’une femme d’importance, qui a l’habitude d’être obéie. Dans l’instant.

      « Bien sûr, Madame. Veuillez patienter un instant, je vais chercher votre sort. Je les prépare d’avance. »

      Je me suis éclipsé dans l’arrière-boutique, ai choisi le sort, et suis revenu auprès de la cliente.

      « Papier cadeau ?

      - Je ne souhaite pas l’offrir !

      - On ne sait jamais, et puis c’est joli un papier cadeau. Simple petite coquetterie, et gratuit.

      - Alors, mettez-m’en un. »

      J’ai emballé le sort de mon mieux – je ne suis pas très habile de mes mains – et l’ai tendu à ma propriétaire avec mon plus beau sourire.

      « Trois mille bulles, s’il vous plaît.

      - Trois mille ? Vous savez vivre, vous...

      - J’ai un loyer à payer, et pas des moindres. Je dois me donner les moyens de mes ambitions. »

      J’avais collé une petite étiquette de pub sur le paquet : "Les Tromperies d’Outremer, seules les gens franches vont en enfer". Elle l’a décollée et l’a sèchement plaquée sur le comptoir. Un gâchis ! Elle aurait pu me dire qu’elle n’en voulait pas.

      Ma cliente a fait demi-tour en claquant des talons, et est sortie de ma boutique d’un pas parfaitement cadencé. Un vaillant petit soldat. Sur le coup, je n’y pensais plus : elle n’était qu’une visiteuse comme les autres. Mais trois jours après sa visite, son joli minois faisait la une du Loup rôdeur, mon quotidien préféré. Le titre ? "Drame national hier soir – réapparition de l’infante Alianna Da Oroghnel, disparue l’avant-veille, dans le pire des états". Un résumé du chapô : Dame Alianna, cadette de notre actuel roi, s’est volatilisée il y a deux jours, au soir, de sa chambre aux issues pourtant gardées. Une servante a par hasard découvert une pièce cachée derrière une tapisserie-poster des îles tropicales des eaux du Sud. Dedans, Dame Alianna, allongée sur une couche de fortune, dormait du sommeil éternel. A cause d’un sort de mensonge, qui lui a fait croire à sa propre mort. Elle l’a utilisé sans rien en dire à personne, et a péri dans son repos factice, sans eau ni nourriture pour survivre.

      Si j’avais su... Voyez-vous, ce n’est pas le fait que ma cliente soit une infante qui m’a gêné. Elle aurait pu être la reine de Sommeterre, je n’aurais pas été plus affecté par son décès. Non, ce qui m’a mortifié, c’est l’accomplissement de son suicide. Qu’a-t-elle fait pour mettre sa mort en scène ? Elle m’a menti. A moi, Sire Outremer, le roi de ma mascarade, le maître de la tromperie, l’empereur des illusions ! Sur le coup, j’ai eu honte de moi, de mon incapacité à reconnaître les mensonges d’autrui. Il faut dire que mon expérience en la matière m’a donné, au fil des années, un flair incroyable qui me garantit généralement facilement la franchise de mes interlocuteurs. Taux de sudation, micro-expressions, rien n’est censé m’échapper…

      Ce fut la première fois qu’un client me dupa. Mais, malheureusement pour mon amour-propre, ce ne fut pas la dernière...

     

     Cette histoire-là s’est déroulée il y a quoi… deux mois ? Aussi voyez-vous, la blessure est encore fraîche – d’où la narration au présent. Et puis j’ai du mal à accorder les participes passés. Mais revenons à mon histoire ! Le piège tient le coup, vos jolis petits yeux sont toujours braqués sur la page ? Parfait, alors on continue...

      Le thème du Seigneur des Anneaux résonne jusque dans les tréfonds de mon magasin : un client vient de pénétrer dans mon royaume. J’étais dans l’arrière-boutique, en train de créer un sort de fausse beauté masculine, une commande d’un noble local, un homme aigri qui, je dois bien l’avouer, n’a pas été gâté par la nature. Pour ma part, du haut de ma trentaine, je me trouve encore bel homme... Mais passons, assez de digressions !

      Donc, "un client venait de pénétrer dans mon royaume" : un adolescent brun aux yeux noirs, au gentil sourire. Je me méfie des gentils sourires, ils sont dangereux pour les adultes crédules. Mais je suis tout sauf un adulte crédule ! Aussi je le traite comme les autres visiteurs de son âge :

      « Bienvenue aux Tromperies d’Outremer, jeune homme. Que puis-je pour votre service ? Histoire d’amour, de devoirs scolaires, de bizutage ? »

      Il a un petit rire suffisant. Je déteste les gens qui rient suffisamment.

      « Et bien, si je me suis tromp... si j’ai mal deviné, arrête donc de rire et dis-moi ce que tu me veux !

      - Sire, je suis tout sauf un client ordinaire, me susurre-t-il. Je suis en ces lieux aujourd’hui afin de finaliser la fermeture de votre boutique, sur ordre royal. »

      J’ai un instant repensé à Dame Alianna, mais la lumière s’est vite fait dans mon esprit si rusé.

      « Balivernes, ai-je ricané. Mon échoppe fermera quand tu sauras mentir, mon garçon. Pensais-tu vraiment pouvoir duper un maître de ma renommée ? »

      Il abandonne en un éclair son expression suffisante, et redevient un adolescent on ne peut plus normal, sombre et antipathique. A mon tour de m’amuser.

      « Alors, quel honteux dessein t’amène dans mon domaine ? Histoire d’amour, de devoirs scolaires, de bizutage ? Tu n’as tout de même pas fait tout ce chemin uniquement pour tenter, pauvre insouciant, de me tromper ?

      - Figurez-vous que si, réplique-t-il d’un ton maussade. Un stupide pari avec des amis, et me voici.

      - Un pari ! »

      Je m’amuse follement.

      « Lequel de tes amis a été assez... hum, sadique pour ainsi te jeter entre mes griffes ?

      - C’était un lointain copain plus qu’un ami, enfin quelle importance ? Je n’ai plus qu’à retourner à notre planque, et à subir mon gage, c’est à dire gober à la suite trente Caralbar © saveur piment vert. Navré pour le dérangement... »

      Je me gonfle d’orgueil et de condescendance derrière mon comptoir.

      « Je te pardonne, j’ai moi aussi été enfant, j’ai connu la tentation d’aller déranger les grandes personnes qui travaillent si sérieusement dans leur boutique de sorts de mensonge et autres tromperies. Mais en effet, sois gentil et dégage le plancher, j’ai des enchantements très complexes à préparer. »

      Il fait demi-tour et s’éloigne vers la porte. Mais alors qu’il tenait déjà la poignée entre ses doigts malins, il se retourne vers moi, et me sourit de toute son insolente suffisance retrouvée.

      « Pas si sérieux que ça, Maître Outremer. La saveur des Caralbar © que j’aurais dû engloutir n’était pas piment vert, mais piment bleu... Pourtant, il ne me semble pas vous avoir vu réagir. »

      Mes oreilles s’en bouchent de stupéfaction. Quelques secondes seulement, pas de quoi m’alarmer...

      « Si vous voyiez votre visage, se moque le démon. Sur ce je vous abandonne, j’ai un défi réussi à fêter. »

      Je suis pétri de honte et de rage derrière mon comptoir.

     

      Je tiens à préciser que ces deux récits content les deux seules fois où, dans toute l’histoire des Tromperies d’Outremer, des clients ont réussi à me mentir. Il y a eu des tentatives évidemment, des entourloupes et des fraudes, mais j’étais toujours parvenu à voir clair dans leur jeu…

      Je vais désormais vous relater de biens tristes faits, qui sont survenus il y a, grands dieux, mois d’une heure ! Nous sommes désormais début juillet, et Rosalie m’a rencontré...

     

      Je déteste l’été. Il fait une chaleur insupportable dans ma boutique, dont je ne sors jamais. Finie l’ambiance douillette et agréable des lieux ! C’est une atmosphère brûlante et oppressante qui règne sans partage dans mon domaine. Pas agréable du tout.

      Retentit entre les étagères le thème du Seigneur des Anneaux. Parfait, un client ! Ils sont peu nombreux par cette saison, et les occasions de gagner des bulles sont assez rares. Mais le souffle me manque à la vue de la charmante créature qui vient chercher embrouille dans mon magasin.

      C’est une jeune femme blanche et blonde, toute de jaune et de rose vêtue. Elle a des yeux bleus, différents de ceux de Dame Alianna : les siens sont d’une teinte plus profonde. Tout son être, son allure expriment la fraîcheur et la gaieté. Elle porte un large chapeau à fleurs, semble tellement à l’aise malgré l’affolante température. Elle s’avance vers moi à petits pas légers. Dégoulinant derrière mon comptoir, j’ai un peu honte de ma tenue quelque peu négligée, de mes cheveux teinte de paille raides et humides de sueur, attachés à la va-vite en un lâche catogan. J’aurais bien besoin d’une douche, mais je dois tenir ma boutique... J’essuie rapidement mon front avec mon bras avant de prendre la parole :

      « Bienvenue aux Tromperies d’Outremer, ma Dame. Que puis-je pour votre service ?

      - Je suis là pour un sort, un sort de persuasion.

      - Ah, du mensonge pur ! Et pour quelle raison ? J’ai besoin de cette information pour le créer.

      - Oh, je veux convaincre ma gouvernante qu’elle m’a autorisée à me rendre à une petite fête organisée par des amis.

      - Je vois... Je vais prendre commande, et vous repasserez demain ?

      - Je ne suis pas sûre de pouvoir... »

      Quel regard, tendre et attendrissant !

      « C’est qu’il fait terriblement chaud ces temps-ci, et je dois déjouer l’attention de ma gouvernante pour venir ici.

      - Auquel cas en effet, je peux vous le fabriquer dès maintenant, comme vous pouvez le voir je n’ai pas beaucoup de clients. Cela va me prendre une heure ou deux, vous n’avez qu’à aller faire un tour et revenir en temps voulu ; je n’ai rien de prévu pour faire patienter les clients, ni fauteuils, ni boissons, ni magazines.

      - Je peux rester vous tenir compagnie, conteste-t-elle aussitôt. Cela ne me gêne pas, et votre métier m’intéresse. Pourrais-je m’inviter dans l’arrière-boutique ? »

      Que peut-on refuser à un ange ? Avec le plus beau des sourires attirants et charmeurs qui sont les miens, je la fais passer derrière mon comptoir, la guide derrière le rideau de perles qui masque mon antre personnelle à la populace. C’est une petite pièce meublée de deux longues tables, et d’une multitude d’étagères murales supportant tous les poudres et produits me servant à fabriquer mes sorts. J’installe mon invitée sur un tabouret de bois recouvert d’un joli tissu, et le cœur battant me mets au travail.

      « Je m’appelle Rosalie. C’est très joli ici, c’est agréable, cette ambiance de bricolage. Et vous, c’est Outremer... joli prénom. Cela fait longtemps que vous tenez cette boutique ?

      - Des années : c’est moi qui l’ai créée. »

      Je fais preuve d’une extrême concentration pour dans un même temps fabriquer sa commande et poursuivre la conversation. Je tiens à passer pour aimable auprès de Rosalie, car je dois avouer qu’elle m’est très sympathique... Je suis même complètement sous le charme. Je veux tout faire pour lui plaire, je dois absolument me débrouiller pour la revoir après cette visite chez moi. Même en lui tournant le dos, je songe à son visage rose, ses grands yeux bleus et son opulente chevelure soleil...

      « Et où habitez-vous, Rosalie ? Une dame telle que vous ne peut résider que dans le plus classe des palaces… »

      Pas de réponse. Je répète ma question un peu plus fort ; toujours rien. Alors je me retourne, et me retrouve le nez collé au canon d’un pistolet. A l’autre bout du pistolet, la gracile main de Rosalie. Son gracile visage désormais vierge de toute trace d’insouciance et de gentillesse, presque sombre, déterminé, aux traits durcis qui n’atténuent en rien sa beauté. Je ne sais pas pourquoi, mais je sens venir l’embrouille...

      « Eh bien, Dame Rosalie ? ai-je articulé avec une nouvelle prudence.

      - Il n’y a plus de Dame Rosalie qui tienne, réplique-t-elle. Je veux votre réserve de feu gelé, immédiatement. »

      Mon feu gelé ? C’est une poudre rarissime, très chère, à la base de beaucoup de sorts d’illusions corporelles. Sans mot dire, j’attrape le fameux bocal sur l’étagère derrière moi et le tends à Rosalie. Elle s’en empare lentement de sa main non armée, puis recule à pas lents, sans cesser de me menacer de son pistolet. Je suis furieux de m’être fait voler, mais triste aussi.

      « J’imagine que je n’aurais pas à terminer la fabrication du sort que vous m’avez commandé.

      - Bien sûr que si. Je le récupérerai demain... »

      Je vais la revoir !

      « ... en envoyant chez vous une tierce personne. »

      Ouille. Fausse joie. Je me sens complètement abruti.

      « Vous êtes bien crédule face à une jeune cliente, constate Rosalie en passant de l’autre côté, à reculons, du rideau de perles.

      - Je sais apprécier la beauté féminine, répliqué-je en la suivant. Est-ce un tort ?

      - Nullement. Mais cela vous aura coûté votre feu gelé.

      - Vous avez trahi ma confiance...

      - J’ai profité de votre naïveté. Pas besoin de prendre ça comme une trahison, beau magicien. »

      Elle est parvenue à la porte, mais a ses deux mains prises et ne peut l’ouvrir. Je passe devant elle et lui pousse obligeamment le battant.

      « Adieu, Sire Outremer. »

      Elle s’en va sous l’ardent soleil, avec son pistolet et mon feu gelé. Malgré ses dires, je vois clairement ses actions comme une ignoble trahison. Elle a abusé de ma convivialité pour obtenir mon feu gelé. Quelle horreur, elle m’a brisé le cœur. Et voilà que j’écris en rimes, c’est le choc. Je n’ai plus qu’à retourner à la préparation de la commande de Rosalie, tout en sachant que demain ce n’est pas elle qui me rendra visite... Triste fatalité. Mon sort de mensonge va bientôt se dissiper, et vos yeux seront libérés de mon emprise. Vous pourrez vaquer à des occupations plus ludiques que la soporifique lecture des déboires de ma vie. Navré d’avoir gâché votre après-midi.

      Tiens... C’est le thème du Seigneur des Anneaux ! Un nouveau client s’aventure sur mes terres, pauvre âme perdue en quête de méfaits à accomplir avec ma complicité. Je vous laisse là et m’en vais à sa rencontre. Je l’espère de meilleure nature que Rosalie.

      Un instant pub avant de nous quitter. Une situation déplaisante à régler ? Une mauvaise farce à venger ? Les Tromperies d’Outremer sont là pour vous assister. Commerce magique indépendant spécialisé dans les sortilèges de mensonges et d’illusion, prix raisonnable et accueil souriant quasi-garanti.

      Aux Tromperies d’Outremer, seules les gens franches vont en enfer !

     

    FIN.

     

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